23 novembre 2003

Brouillons & fragments

Que peut-on dire…

Couplet.
Que peut-on dire, / de qui de quoi?
À quel propos, / et de quel droit?
Accordez-nous / les licences
Qu’on puisse passer / sous silence.

Refrain.
Des arrêts sans arrêt
Où va le progrès?
Rien ne rime à rien
Dans les années 80.

Pré-refrain.
Couper court / à l’amour
Vendre l’heure / elle m’écœure
Tuer le temps / il s’étend
Rester sourd / aux discours
Sur les masses / faire l’impasse
Avoir l’air / réfractaire.

FRANCHE HYPOCRISIE

Jamais parole plus forte que l’autre, ton rire discret et tes yeux, ambre jaune.

Soudain ta voix qui enfle et cascade parmi tables et chaises basses.

Cela je le reçois comme tout un chacun, avec passion, désarroi profond au bonheur cadencé. Incapable de savoir la centième partie du savoir, arbre mugissant sous la caresse du vent.

Et pourtant : s’ordonnant autour de nous les quatre saisons et quatre points à l’horizon.

Toi,

Tourbillonnant du nord au sud, franchissant les étés qui conduisent à l’automne, glacial et fourbe.

Toi,

Dont l’essence est mienne et le corps, une terre grasse et humide : ne fais pas de l’air inconstant la magie de ta bouche.

L’espace de cette nuit…

L’espace de cette nuit
Est un pays farouche
Où vivent en exil
Tous les enfants d’hier.

Dans chaque [ ]
Les petits hommes vont
Et viennent dans leur lit
Guettant la peur au bout des draps.

L’océan des petites misères
Recueille dans le noir
Le chagrin des enfants
Qui attendent jusqu’au matin.

Café solo…

Café solo
Au bord de l’eau
Le bruit des vagues
Et des rouleaux
J’regarde passer
Les gens pressés
Dix heures c’est l’heure
Qui me fait peur

De la terrasse
Du bar des As
Je regarde passer
Les gens pressés
Dix heures c’est l’heure
Qui me fait peur :
Les rats s’embrassent
Devant une glace

Café solo
Au bord de l’eau
Le bruit des vagues
Et des rouleaux
La menthe à l’eau
Fait des ravages
Dans l’intello
Des rats d’mon âge
Rats midinettes
Et rats esthètes
Ont tous des têtes
À faire la fête

Soirées sociales
Ou bacchanales
Soit pas banal
Ou anormal

Au grand raout
Du mois d’août
Faut être fou
Ou pas du tout

Sixième étage…

Sixième étage des horizons
Il est midi docteur Watson
(C’est) l’heure de la pose pour la nation
(mais) tout n’est pas rose dans les visions
Est-ce le matin? réfléchissons!
Crénom d’un chien j’me lèverais bien!
Je ne suis pas seul, réagissons!

Mon doux Jésus, c’est la disette
Rien à manger dans nos dînettes
Il va falloir battre en retraite

Si nous allions voir cette madame?
Qu’est-ce qu’ils prennent-ils? Qu’est-ce qu’on veut-on?
Ont-ils mangé? Vite une pression!

J’ai bien envie…

J’ai bien envie d’mourir idiot
N’en pas savoir plus qu’au départ

Que peut-on dire de qui de quoi?
À quel propos et de quel droit?
Qu’on nous accorde des licences
Pour pouvoir passer sous silence
Qu’il va falloir laisser des traces
En attendant chacun sa place

C’est pas d’hier (dont on est fier) mais d’avant-hier
Coupez court aux discours
Restez sourd à l’amour
Vendez l’heure elle m’écœure
J’en ai peur

Quand la ville…

Quand la ville est morte
Bloqué à ma porte
Il me prend des envies
D’connaître la vie
D’emprunter la tangente
Et de suivre la pente

Ah! Sortir en douce
Un après-minuit
Se la couler douce
Quand tout l’monde s’ennuie

Salut les filles
D’la compagnie
Des cœurs réunis
Salam Alex
Toujours beau mex
Faut pas qu’tu t’vexes
J’veux la madame
Des états d’âmes
Celle qui m’fera rire
Quand elle va m’dire :
Prends ça garçon
Whisky-glaçon
C’est bon pour l’homme
Mon p’tit bonhomme

J’monte à l’étage
C’est bien de mon âge
Dans le couloir
Y a des miroirs

Si souvent mon pays…

Si souvent mon pays s’est fait creux, je cherchais des saisons que je cherche encore, le ruissellement des nuits, ces cascades de souhaits formulés à l’envie, ces torrents de mots sombres répandus par l’orage.

Le calme du jour qui s’égoutte et sa rare violence : force domestique, habituée des canaux, cette eau-là dort dans les tuyaux.

C’est elle qui sourd de nos fruits et coule sur nos mains.

Comme aux meilleurs jours je dédie mon soupir à ces moments défaits où mon sourire s’est noyé. Maintenant debout…

Nous verrons bien…

Nous verrons bien alors ce qui reste. S’il reste quelque chose.
Mais tu as téléphoné. Nous n’irions peut-être pas jusqu’à ces extrémités.
À l’usure,
Une ère nouvelle s’ouvre à nous.
Jusqu’à la corde m’entends-tu?
Je te traquerai
Tu n’échapperas pas aussi facilement.
Flots de mots crachés jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les mots les plus durs à dire, ceux qui font mal au ventre, au cœur, et rendent le désir une douleur.
Je veux me détruire, pour mieux te détruire.
Une impasse avant d’être une douleur.
Mais je ne t’aurais pas pour moi,
Je t’aurais pour les autres.
La mise à nu? Un jeu d’enfant!
Pour toi l’écartèlement, l’écorchement à vif.
Et les plus sanglantes éventrations.
Je te tuerai vivant jusqu’à ne plus te haïr.
S’il reste alors quelque chose.

Féroce éros viens toucher ma bosse.

C’est marée basse…

C’est marée basse
Les gens qui passent vont laisser des traces
Moi je préfère sucer des glaces
Que d’jouer ma peau à pile ou face

Maman, j’me sens si seul…

Maman, j’me sens si seul
Sous le grand parasol
Au milieu des pique-niques
Et des transatlantiques
Ça sent l’aérosol
Maman, j’ai mal au cœur
J’attends le grand serveur
Qu’est un fameux pêcheur
De boissons fraîches à bulles
Qui ont un goût de chewing-gum
Et p’t’être bien qu’à quatre heures
Si maman se sent pas bien
J’irai tout seul au bain

Depuis qu’tu n’habites plus…

Depuis qu’tu
N’habites plus
À l’adresse
Indiquée
Dans la rue
Toutes les nuits
J’fais mon ch’min
D’croix à pied
J’ai voulu
Trouver mieux
Dans les bars
Accoudé
Mais c’était dit
C’est écrit
Dans nous deux
Dans j’ai lu.

J’aurais dû
J’ai pas pu
Plus que toi
Toi et moi
Tous deux u-
Nis par les
Liens sacrés
De l’amour
C’était dit
C’est écrit
Dans nous deux
Dans j’ai lu.

Le feuilleton
Est fini
Le destin
A frappé
C’était dit
C’est écrit
Dans nous deux
Dans j’ai lu.

Quand je reviens le soir…

Quand je reviens le soir
Les rues sont vides d’espoir.

Et les enfants soupirent
Pour dire qu’on serait ailleurs.

Des autos folles.

Nicotine et goudrons
Aspirine et

Pour moi je rêve
D’une autre vie
Pour toi je vis
Des jours sans trêve.

J’étale plus mes vacances…

J’étale plus mes vacances
J’accepte les avances
L’échec sans prévision
Et vos millions d’allusions

À la vie je nuis
Le restant je n’vis pas
J’vais travailler au noir
Libre service le soir
Servez-vous à la pompe

J’ai un moment d’absence
Résistance
J’ai mon nom dans l’annuaire
Si jamais je me perds

J’ai mis un doigt dans l’aspiracœur.

Pour faire un homme : prendre très peu d’ombre et beaucoup de lumière, laisser l’ombre dans la tête.

Stupéfié
Mesquine mescaline
Banalgésique

Crise d’alarme
Sirène en larme
Essuie-glace
Et tout s’efface

Depuis qu’il marchait…

Depuis qu’il marchait, la nuit avait toujours été aussi belle : dans le ciel, comme sur une peau d’ébène, des paillettes d’argent, les étoiles palpitaient au rythme de son cœur. Le vent, parti de la montagne, quand il chassait par les dunes et la plaine, mêlait l’odeur des pierres à celle du sable refroidi. Pas un parfum de plante ne pouvait s’y deviner : le désert était parfait.

Ce qui précède n’a pas de suite. Des idées en l’air, sans doute. Ce carnet et ses feuilles blanches, celles que de la main je fais défiler en cet instant, effaré par le vide qu’elles prononcent, a traversé quelques mois sans prendre une ligne, une ride pour lui. Il était de tous mes voyages, mais j’ai peu voyagé. Il dormait sous des linges, au fond d’un tiroir, endroit privilégié qui détient l’accessoire dont s’habillent nos jours.

Je l’ai sorti ce soir, il prend l’air au balcon. L’air est silence et le balcon désert.

Le spectacle en suspens, le rideau restera fermé.

BIZANCE

1. Dans la vie parisienne
L’inhumain
C’est la Samaritaine
Qui s’éteint

2. Faire l’amour par hygiène
C’est malsain.
On se réveille à peine
Qu’on s’en plaint.

Pour moi la nuit
Quand tous les chats sont gris
Tes bras sont un asile fragile

3) Les jours de pénitence
Tu me dis
Ce soir les souris dansent
À Paris

4) Même si c’n’est pas Bizance
Reste ici
Après l’heure d’affluence
C’est gratuit

Pour moi la nuit
Quand tous les chats sont gris
Tes bras sont un asile fragile

BLUES MARINES

Paquebot des mers
Transatlantique
Petite bombe anatomique

Garbo des mers
Transatlantique
Petite bombe
Anatomique

Tu t’émeus sur le deck
En rêvant aux Vikings
Tu martèles le teck
En buvant de long-drinks

Après la tempête
Léthargique

SISTER SHIP

Quand par le bastingage
Tu regardes passer l’eau
Qui mousse sous l’étrave,
Frémissant à l’hommage
Des effluves du large,
À l’odeur des cargos
Accostés qui déchargent :
Tu t’émeus sur le deck
En rêvant aux Vikings
Tu martèles le teck
En buvant de long-drinks

Quand ton prince s’avance
Et fait battre ton sang
Sous un regard étrange
Qu’il te prend par les anses,
Bateau de plaisance
T’échoue sur le brisant
Qui déchire tes flancs :
Tu entends le ressac
Dépecer la membrure
Soumise mise à sac
Tu aimes la torture.

Quand l’orage a fait rage
Ta raison fait naufrage
Et sur le dos des vagues
Ton cœur qui surnage
Parmi écume et algues
S’abandonne au marnage
Qui pousse vers les plages :
Juste après le big-bang
Naufragée solitaire
Sur la terre qui tangue
Tu reprends ta croisière.

Sister ship,
Tu me mènes en bateau
Je connais par cœur
Tous les pores de ta peau.

RENDEZ-VOUS

J’attends qui
Je ne sais pas qui
Un homme de paille
Une chaussure qui m’aille
Une femme facile
Sans domicile (fixe).

J’attends quoi
Je ne sais pas quoi
Une machination
Des complications
Un compte à rebours
Pour histoire d’amour

J’ai rendez-vous ce soir
Quand la ville est sombre
Au milieu des regards
Peu importe le nombre
Que je joue au hasard
J’ai rendez-vous

Je voudrais bien
Je ne sais plus bien
Lécher les vitrines
Rêver d’opaline
Et me donner de la peine
À rechercher l’aubaine.

Je voudrais bien
Je ne sais plus bien
Découvrir l’indice
Trouver l’instant propice
Et me rendre en silence
À vos jeux de patience.

J’ai rendez-vous ce soir
À l’heure où les ombres
Qui marchent se dénombrent
J’ai rendez-vous.

Ad libitum.

Pendant k’ma felouque file
En croisière sur le Nil
Oùk ce soit dans les îles [airs]
Bédouine
Divine

Je fonce à toute vapeur…

Je fonce à toute vapeur
J’suis en sueur
Quand j’entends les moteurs
Qui font marcher ton cœur.

Face à ton sex appeal
Je vois les lumières de la ville
150 000 chevaux DIN
Dans l’parking d’un drive in

J’suis maudit

Tous mes yeux dans tes yeux
Je joue avec le feu
Quand j’entends les moteurs
Qui font marcher ton cœur
Je suis un fils du ciel
Qui veut couler une bielle

J’t’aime recto
J’t’aime verso
(Et vice versa)
L’un dans l’autre
Tout se vaut

Tu danses avec un nœud
Papillon dans les cheveux

Tu dors avec un loup
Garou dans le cou

Je suis l’accessoiriste.

WARNING

Ne mets pas tes mains sur la porte
Tu vas t’faire pincer très fort
Pas d’pitié ce matin
Pour les petits lapins

‘Tention, ces places sont réservées
Aux mutilés, en priorité
Peu importe le grain
Pourvu qu’on ait l’ivraie

Les pickpockets sont sur les rails
Ne facilitez pas leur travail
Veillons sur nos trésors
Chérie je t’adore

On vous cache toute la vérité
Sur le cancer, les MST
Restez calmes, faites un don
Il n’y aura pas de pardon

N’ouvrez la bouche qu’en cas d’urgence
Et vive la légitime défense
Si vous êtes en danger
Il faudra se bouger.

Pas de panique
L’ouverture des portes est automatique
Pas de panique.

J’ai le cœur à marée basse…

J’ai le cœur à marée basse.
Pendant que j’y suis faudrait que j’y reste
Les jours de pluie faut faire la sieste

Qu’est-ce que j’vais faire en croisière sur le Nil
Pendant qu’tu dors encore ma felouque file

Déposer sa plainte (crainte)
Avant qu’il ne soit trop tard
Sous un nom qu’on emprunte
S’en remettre à l’espoir

Cafard / retard

Avoir le cœur qui pince

J’suis sur la piste…

J’suis sur la piste
D’un tube qui plaît
Sous les spots laids
J’me sens tout triste
Dans les regards qui croisent
J’vois des yeux qui sommeillent
Et des pupilles qui jazzent
Dans le plus simple appareil.
Tu danses avec un nœud
Papillon dans les ch’veux
Tu soupires, j’te désire
Mais y’a rien qui transpire

Pas d’histoire
C’est toi que je voudrais
Et tout tes accessoires
Pour jouer à la poupée.

Japonaises en transit
Intestines allemandes
Indigènes aux Comores
Qui se donnent et go more
Pas d’lézard
C’est toi que j’voudrais
Et tout tes accessoires
Pour jouer à la poupée.

J’me sens mieux…

J’me sens mieux
Quand j’entends les moteurs
Qui font battre ton cœur

J’veux revoir
J’aimerais voir les étoiles
Dans la nuit des pays
Où tu as mis les voiles.
Le rire c’est machinal
Le mécano de la générale
Au pied de l’arbre à cames

Larguez les amarres
Agitez les mouchoirs

Encablures

J’entends des voix sur ma ligne
Y’a quelque chose qui m’intrigue
Cette ville me fatigue

Tu crois qu’j’tiens par la mer…

Tu crois qu’j’tiens par la mer, hé!
Après dix mousses que j’chavire
Que j’devrais bien m’amarrer
Avant d’faire couler l’navire.
C’est sûrement un peu tard pour bébé
La panique est installée
Je crois bien qu’ça va saigner
Mais c’est bien parti pour rester

Mon état n’fait qu’empirer
Quand tu m’dis qu’y faut sévir
Avec des airs inspirés
Sous le pont des soupirs
J’supporte plus d’être en ciré
Même si ça m’va à ravir
J’me sens paré à virer

Ton carnet de bal à blanc
N’aie pas trop de chagrin [regret]
Il n’y a plus d’aujourd’hui
Ne vis pas à rebours

J’ai des envies d’marcher dans la rue
De jouer 20 Francs au PMU

Tout m’glace / Tout m’lasse
Sauf les passes.

C’est marée basse
Quand j’me regarde en face
J’vois bien qu’les gens qui passent
Ont laissé des traces

Même trempé à cœur
Je suis sec à l’extérieur
Et rien ne transpire

Pendant k’ma felouque file…

Pendant k’ma felouque file
En croisière sur le Nil
Je repense à toi berbère
Et aux perles que t’enfiles
À la lueur des réverbères
Pour des beautés séniles
Qui ont [la vie] l’envie facile

Des cas où ça suffit…

Des cas où ça suffit
Des corps [banal] quelconques mais [troublant] habiles
Pour une fois qu’j’étais futile
Entre deux affaires [urgentes] bâclées
Qu’ j’ voulais tester mon aptitude à l’arrêt

Deux centimètres cube d’instinct vital
Que t’avais pris en effusion
À minuit sept sur un trottoir
Un peu zonée, à l’état létal
M’ont foutu la mort aux trousses

T’as remis tous les compteurs
De ma facturette à zéro (séro)
Avec la signature du porteur
En plus

C’est impossible de continuer, j’arrête là. Pour écrire, il ne faut pas chercher à comprendre, il faut avoir compris. Il faut aimer.

“Vous” est sans doute loin, supplanté par le “nous” : deux que nous sommes à essayer de braver la tourmente du jour le jour, emportés par des flots qui nous submergeraient si nous n’étions pas incroyablement naïfs, aimants, dépourvus en fin de compte d’arrière pensée.

En fin de compte… c’est peut-être la réalité qui dicte ces mots : une chose est certaine, nous n’en sommes pas à la clôture et rien n’indique qu’il soit jamais nécessaire d’établir un bilan.

La mort est présente, je n’en ai jamais douté, je n’ai pas cru possible un seul instant de l’oublier.

Vivons là comme elle survient : un événement parmi d’autres, qui aggrave le débit ménager ; je mourrai à découvert.

Un soir, en plein milieu des courses, je suis rentré dans l’église et j’ai planté un cierge à Marie, mère de Dieu, femme entre toutes les femmes. Ce qui me poussait à faire ça était tout à fait personnel, j’ai remarqué que ce serait bientôt une habitude. J’en étais au troisième cierge en quelques semaines. Des cierges à cinq francs. L’église est laide. S’y recueillir tient du miracle : aux heures d’ouverture, les touristes affluent, les fidèles sacrifient au rite dans une petite salle à droite du chœur. Les enfants, parfois scouts, se poursuivent en riant ou en criant. Tout cela résonne, quand ce ne sont pas les cloches. Et puis l’édifice tremble, le sol vibre perpétuellement au passage d’un camion, du métro, d’une poussette. C’est distrayant : j’en oublie que j’allais avoir une pensée pour maman, que c’est un peu pour elle le cierge, pour ne pas oublier de prier pour moi, pour mon âme, pour mon corps, pour ma vie.

Des vides s’organisent…

Des vides s’organisent
Se mêlent ou s’intercalent
Remplis d’absences
Qui s’arrogent le droit d’ingérence
Les substances se perdent
Pareillement
Au détour des soirs de solitude
Où l’amour hébété
Tourne en rond de fumée
Des fatigues intenses,
Du corps, de l’âme, une immense lassitude
En charges surhumaines
Écrasent la vie
De circonstances,
D’aléas
Je deviens blême,
Je peine
Pas même capable
De pleurer des larmes
D’exprimer des rages
En tordant mes mains
Épuisé, asphyxié
Sans autre repère
Qu’un sentiment intime,
Accusé sans réception
Un don dans l’infini
Comme un saut dans l’espace
Zébré de météores,
De planètes froides

Le moment serait terrible
Heurté de rage de ne pouvoir
Dans l’impossible échange
Partager les regards, les mains
L’instinct de la présence
L’affection rayonnante
La tiédeur des moment rares.
La haine serait poison
Défigurant l’aimé
Vouant aux gémonies
Et tout le mal
Qu’il se peut faire
Je, tu
Je ne peux pas,
Je ne peux pas.
Tu es.

Organiser des vides…

Organiser des vides
Mêler, intercaler
Remplir d’absence
S’arroger le droit
Ingérer des substances
Se perdre pareillement
Au détour des soirées
Où l’amour hébété
Tourne en rond de fatigue
Et de fumées intenses
Le corps perdu
D’immense lassitude
Et l’âme?
Écraser donc la vie
En charges surhumaines
De circonstances, d’aléas,
Redevenir blême
Incapable
De pleurer des larmes
D’exprimer des rages
Du creux des mains tordues.
Épuiser, asphyxier,
Le sentiment intime
Et tout autre repère,
Accuser sans réception.
Mais si l’être est sincère
Ne pas pouvoir être tel,
Donner à l’infini
Comme un saut dans l’espace
Zébré de météores
De planètes refroidies
Par un soleil qui ne parvient pas
Le cerveau lavé
Et les idées vaines
Du corps posé
À l’endroit insignifiant
Où vous serez moins mal,
Osez le désir
D’une voix
D’un regard qui vous voit
Que vous regarderiez
D’un seul contact
Quelqu’il soit
Dites vous que neuf mois
C’est presque enfant en vous
Qui n’en finit pas d’exister
Sans haine ni rancœur
Sans faire payer pour l’autre
Cherchez le rayon, la chaleur
Non plus le besoin
Qui étouffe,
La permanence humble
Le simple quelquefois
La musique pour dormir
Assumez
La souffrance à venir
L’intolérable attente
La destruction sans doute,
Si vous êtes certains
De cette étreinte silencieuse.

Sitges, Marc D.
3 mai 1994.
Singulier
Écrire les gens que l’on vit
Concentrer le parfum des moments partagés. J’ai trois parfums en tête et l’odeur de deux corps : leur chaleur aussi, de peau et de souffle et tout l’abandon de leur sommeil. Ma passion va au troisième, sans repère, à peine effleuré ou frôlé parfois, silencieux à jamais peut-être?
Je ne dis pas amour. Il paraît que c’est trop et si peu à la fois.

Avec L.
Temps frais, venteux, une Méditerranée qui ferait sa Bretagne.
J’ai la gueule de bois, en souvenir d’une nuit tequila dont je ne sais plus la fin. Il m’a ramené à l’hôtel et je devais être aveugle ou voir le néant à travers les choses et les êtres.

C’est une ville dans le soir…

13/05
C’est une ville dans le soir
Au large d’hier et de demain
Où nous sommes
Immobiles et suspendus
Si étranges l’un à l’autre
Qu’à l’approche de l’ombre
L’air se fait rare

Comme une houle lointaine

Où mon cœur ne bat pas
Et le tien est chamade

Au large d’hier et de demain
C’est une ville dans le soir
Où nous sommes
Immobiles et suspendus
Si étranges l’un à l’autre
Qu’à l’approche de l’ombre
Houle lointaine qui s’avance
L’air se fait rare
L’étendue est inquiète
Aux routes qui se pavent
D’empreintes incrustées

Mon cœur ne bat plus et le tien s’interrompt

Douce…

Douce
De cette lenteur
Qui fait des rides,
Et s’enroule de tourbillons
Aux moments de calme
Interrompue
Par des bancs en voyage
Veinée alors
De filets qui s’incurvent
En courbes que j’intègre,
S’enroulent et se mêlent
Et confluent
Aux flots jaunes

SUSPIRO DEL MORO

   [Un jour vous passerez par Grenade, et vous y entrerez amoureux fou, cultivé [ou touriste] ou alors sans qualité. Voyageur d’agrément, d’étude, en mission, égaré mais rarement perdu, vous ne vous méfierez pas, inquiet à l’heure méridienne de constater que vous êtes seul dans la ville écrasée de chaleur, nappée de plomb fondu, incapable de comprendre où commence le plaisir et où s’arrête votre trouble. Vous croirez à la torpeur, vous sentirez le raffinement des détails, qu’un peuple jouit ici de l’ombre et d’un secret repos, portes closes, persiennes et rideaux de perles filtrant l’air et la lumière.
   Dans cette ville qui n’a pas de sens, où tout se cache et se découvre parfois, rien ne vous guette, ni personne. Les murs tremblent de chaleur et vous même tremblez, le malaise aux tempes.]

   [L’absence vous pèsera et vous chercherez l’horizon]

   [Au pays du silence]

   Un jour vous passerez par Grenade, et vous y entrerez amoureux fou, simple égaré, sans qualité aucune. Vous serez voyageur d’agrément, d’étude, peut être en mission exploratoire, adonné au périple incessant. Seul, vous croyant accompagné, vous viendrez en passant, bien décidé à rester si le cœur vous en dit.

   Dès l’aube, la ville vous aura cédé ses charmes de fruit éclaté par la maturité, d’ocre et de vert mêlé. Vous aurez parcouru les rues d’un pas paisible, touché d’une main la pierre des façades mouillée d’ombre par la nuit et compris [du bout des doigts] à la peau que des matières se sont parlé, ce matin.
   [Traversé des jardins auxquels on vient de jeter l’eau pour les rafraîchir]
   [Frissonnant au bruit des fontaines où vous lancez les pièces qui gagent les vœux]
   [acheté un journal, goutté le calme des cafés et des conversations.]

   Vous croiserez des visages et autant de regards qu’il y a de désirs : calmes, [doux] lourds, brûlants.
   Vous aimerez les gestes, le mikado subtil des doigts entrecroisés, les épaules nues [à l’ambre profond] qu’une mouche ponctue, une lèvre de sang à la pulpe rieuse.
   Des rires auront sonné sans pudeur et sans retenue.

   [Quand vous quitterez Grenade, rappelez vous l’histoire de Boabdil, dernier émir de la ville, comme un guide en visite vous l’a contée dans le palais où vous étiez.]

   [Vous atteindrez la mer, vous rejoindrez la nuit.]
   Songez que vous vouliez atteindre la mer et que vous rejoignez la nuit.
   Au moment d’embarquer, pensez à lui.
   Qu’il n’y aura pas de retour : vous ne reviendrez pas.
   Comme Boabdil, il vous faudra embarquer.
   Pensez alors à lui. Pensez à moi, son frère.
   Pensez à vous.

   [Un grain de mica brillant figurera le silence]


Marc Delcher, “Fragments” - Copyright 1995, Laurent Gloaguen, éditeur, Paris.
Tous droits réservés. Dépôt légal BNF juillet 95 - n° 17190

Publié par Laurent Gloaguen, le 23 novembre 2003 à 22 h 42.

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