[Brouillon]
Paris, le 24 décembre 1984.
Cher Phil du Produ,
Je ne te ferai pas le coup du père Noël, en te proposant la hotte.
Non!
Je t’envoie quelques paires de rimes qui feront peut-être ton bonheur.
Si ça ne te plaît pas, déchire-les et ouvre un commerce de confettis. N’hésite pas, ça s’adapte, on rajoute un mot, on tranche dans le vif.
—
[Brouillon de lettre à C. D.]
Paris, le 1er mai 1993.
(…) Se dire aussi qu’au plus près de l’échéance, l’idée que l’on peut se faire de la mort réjouit celle du vivant dans son bouillonnement. Et par conséquent, le désir qui me tient de laisser pétiller l’effervescence, la lumière, ce meilleur de soi-même et des autres, corps et âmes. Sans espoir de partage, par respect pour le principe qui m’anime : émettre, promettre, créer ou crier, aimer par amour, recevoir sans surseoir. Pour être là, peu différent, mais certainement pas indifférent, sensible aux bras-le-corps, à vif comme la pulpe sous l’émail. Qui me touche me fait palpiter et battre jusqu’au sang. Ce battement est votre écho, un peu de vous au cœur de moi, quand il faut que vous y soyez.
Ne pas se mettre en quête, non plus, d’une inconscience et d’un non-dit. L’inconscient, c’est du temps accordé que l’on se donne par commodité de vie.
Or, le temps m’est repris et rien n’existe plus qui ne soit dit, écrit, inscrit en moi, aimé pour cela.
Garder enfin en mémoire que le souci est d’excellence et d’exactitude. Je m’offre donc à qui je veux, comme je le veux… et si l’on veut, comme l’on voudra, si vous le voulez.
Parce que rien n’est plus fort que vous, pas même l’idée que je m’en fais.
Voilà qui t’appartient, C., et revient à ta main.
(…)
—
Une lettre
11 mai 1993.
Une lettre.
Vous m’avez demandé d’écrire une lettre. La voilà écrite et confiée aux bons soins du préposé qui viendra vous l’apporter un matin, indifférent, depuis tant d’années et de lettres transportées, à l’émotion qu’elle contient à la façon d’un parfum, aux mots qui pèsent dans sa main bien plus que le prix d’un timbre, à la vie qui va s’en échapper pour livrer son quotidien avant qu’il ne soit oblitéré.
Une lettre.
Elle vous parvient parce qu’elle s’adresse à vous. Soyez résolu au moment de l’ouvrir, décachetez sans crainte, tranchez le pli de l’enveloppe d’un geste ferme, et dites-vous bien :
Ceci me concerne et m’interpelle, ceci aussi m’appartient.
La lettre est un espace et son temps.
Regardez la feuille, elle a le grain, la texture, le satin. Touchez-la, c’est une peau tendre, fine et veinée, sous les yeux d’un désir.
Regardez chaque mot, il témoigne. Il n’est pas qu’empreinte d’une main en voyage. Il est le sceau, qui montre l’authentique, il est la marque de qui a pris possession.
Celui qui écrit est là tout entier car il a fait acte d’amour profond, pour avoir reconnu un monde offert, pour l’avoir accepté comme sien, pour avoir voulu l’offrir à son tour en partage.
La lettre dit plus qu’elle ne raconte et va donc au-delà de la seule connaissance : elle vous lie en gerbes de chair et de raison. Elle révèle par le signe à quel point nous existons.
”Garçon, il dit, ne te crois pas le pape. Tu connais les moutons, connaître c’est quitter, maintenant tâche d’aimer ; aimer c’est joindre. Alors tu seras berger.”
Giono l’a écrit, la lettre le redit.
—
[Brouillon]
25 mai 1993.
J’ai à vous dire :
Vous avez parfaitement le droit de m’aimer, de tâcher de m’aimer, de marcher avec moi, de m’accompagner à quelque titre que ce soit, mais surtout foutez-moi la paix, arrêtez de me casser les pieds et la tête avec vos boîtes, boîtes à claques, boîtes à vérole, boîtes à couture, je tâcherai de vous aimer, je vous aimerai, et je marcherai.
(…)
P. et C., je ne vous en parlerai pas, vous n’avez plus à connaître de moi si vous voulez m’aimer, ou marcher de compagnie.
À moins que vous ne vouliez prendre le pouvoir.
Moi je l’abandonne.
Et je n’ai plus à vous dire, mais à me dire.
—
[Carte postale à D. P.]
(Parc Güell, Banc ondulat.
Antoni Gaudi, J. M.a Jujol, 1900-1914.)
[Barcelone, le 6 mai 1994.]
Ami très cher, quasi plus que frère
(non, t’es pas ma sœur!) Je pense à toi
car la vie est douce, tranquille
et pleine de tendresse.
Tu aimerais la vie
du soir au matin,
ici où je suis.
Je suis aimé, ma foi heureux.
À vite.
Marc.
Marc Delcher, “Fragments” - Copyright 1995, Laurent Gloaguen, éditeur, Paris.
Tous droits réservés. Dépôt légal BNF juillet 95 - n° 17190
Lien permanent | Publié par Laurent Gloaguen, le 29 novembre 2003 à 16 h 00.