29 novembre 2003
LA VEILLE
Mes rêves d’enfant
Ne voient pas le jour
Ils gardent la chambre
Ou quand il est très tard
Promènent dans le noir
L’éclat discret
De ces années-lumière.
Du ciel que je craignais
Il reste moins d’étoiles
Éparses dans ma tête
Quand je sens bien qu’ici
L’infini se dépeuple
Les uns après les autres
Qu’en moi tous les pays se meurent.
Et je ne crois plus au vent
À ce qu’il promettait
D’odeurs et de chagrins
Arrachés bien ailleurs
Où je situais le monde
Et les sources de l’or.
Aujourd’hui l’heure est brève
La mer se vide à l’ouest
Des terres imaginées
Le voyage est long
Et la nuit seule me convainc
D’être moi sans escale.
Hiver 1982.
Monsieur C. Colomb s’est-il trouvé?
—
LES MAINS
Rien n’amuse plus
De ce qui amusait
Comme par hasard
Volumes et formes
Ont épousé des creux
Et engendrent le vide
Qui déroute nos pensées.
Rien n’étonne plus
De ce qui étonnait
Comme par mégarde
De nos faits, de nos gestes
Secrets bien partagés
Révélés à ce jour
Par nos yeux fatigués.
Rien n’est plus cher
Qu’avant l’on cédait pour rien
Comme par habitude
Le regard détaché
Du regard à l’évidence
Se surprend vagabond
Pauvre d’esprit et simple de cœur.
C’est que dans nos mains
S’inscrit le ciel
La pluie et ses mots nuageux
D’y porter le visage
Soulage du tourment
Mais nous rend étrangère
La seule certitude.
Hiver 1982.
—
C’est à moi l’eau…
C’est à moi l’eau
Qui mène à la nuit
Entre les doigts se palpe
Et soulève et se calme
C’est en moi l’eau.
Hiver 1982.
—
CRI DES PIERRES
Tel la pierre
À se fendre
Je souffre, je souffre
Et ne peux rien en dire
Rien en dire
Je souffre.
Hiver 1982.
—
L’ERRE
Triste
Comment dire?
Dans les guides du voyage :
Parti sans but et revenu
Des hommes, des hommes
Couleur de peau, formes et membres
Et dans leurs yeux pas un soleil.
Pas un soleil?
Pas un soleil! Des plages encore,
Le jour, le soir, dans ces endroits
Sorti des ruines, du bar ceci : je m’interroge
La mer est calme mais le cœur gronde
Ressac, ressac.
Cette ombre en fuite, ce visage pâle
Pas de question! Va pour le corps
Faisons ici tout comme ailleurs
Semblant d’y croire
Et puis surtout :
N’y pas penser, en repartir
Pour d’autres lieux les mêmes heures
Où nos semblables prolifèrent.
Moi?
Je reviens
Tous les voyages,
Et quand même triste.
Hiver 1982.
—
LES YEUX MORTS
J’ai fait de mon mieux
J’arrive en bout de course
Comme en fin de journée
Et j’ai marché, usé
Le souffle nécessaire
Mais rien ne peut y faire :
À présent trop d’été
Submerge trop de temps
Puis le temps va fraîchir
Avec la marée
Et rouler sur son lit
Les arbres feuille à feuille
Il flotte dans ses bras
Des reflets de nuages
Qui couleront sans heurt
Jusqu’aux berges du ciel
La nuit semble un orage
Soudain chargé d’odeur
Qui répand sur tout l’ouest
Et parfume de suie
L’ombre grise et les beiges
Je n’ai plus tant l’envie
Et si peu le désir
Au seuil du sommeil
Je retarde la vie,
J’appréhende les draps
Depuis toujours humides,
Le repli de mon corps
Et la mort de mes yeux.
Été 1982.
—
LES VASTES JOURS
L’été me parvient, les vastes jours
À ce parfum en l’air
Ce n’est plus la longueur
Des heures que je veux soupçonner
Ni les syncopes du feuillage
Chaviré par le vague juillet
Mais le trouble dans l’âme
L’été n’est qu’un battement, de plus à la tempe
J’attends l’été aux jours de pluie
Qu’un vent très doux ouvre à la nuit
Ces gens qui marchent poussés au dos
Comme moi solitude parmi les solitudes
L’été qui respire, expire à la fenêtre
Vienne à trembler le silence
J’en dédie le soupir
L’été, s’ils me parviennent les vastes jours
Aux amants furtifs du lent secret.
Été 1982.
—
MATIN DU DERNIER JOUR
S’il ne restait qu’un jour
De ces jours gris à l’aube
Qu’entre deux toits des lambeaux se partagent.
Le vent
A déjà fait cent pas,
Sur les quais du matin, à l’angle pâle des rues.
L’heure, éperdue, regagne les trottoirs
Se glisse dans les bars quand le jour se fait froid
Et à tous, passants qui vous pressez,
Elle vante sa vertu et revend des retards.
La pluie vient elle aussi!
Qu’elle tienne compagnie aux enfants des écoles,
Qu’à leur pied vagabond elle dépose des flaques
Remplies d’un ciel qu’un peu de boue tourmente
Et qu’ils s’en éclaboussent.
J’irais jusqu’en moi-même
À l’amont des mots, où il se font obscurs.
Tout ce que je saurais n’aurait plus rien d’utile
Et au jour qu’il me resterait
J’insufflerais la nuit, et sa fureur, et ses ulcères.
Hiver 1982.
—
HEURES
J’arrive donc aux heures comme on feuillette les livres,
sans jamais rien sentir au bout des doigts distraits, du parfum de chaque page.
Ne restent que les reliures, grenues et sèches, en peau morte d’existence, qui contiennent l’image où vient se complaire l’aigreur du vivant.
J’exige désormais :
Heures d’attente, stériles par souci d’avenir, éprises de mort et de vie s’échappant.
Heures inutiles du chagrin des fautifs, quand se
désaimantent les contraires.
Heures dissidentes en esprit de révolte, et le corps des
pensées exhale un vain espoir.
Heures de corail au moment illusoire, qui briseraient
l’anneau qui cercle la folie.
Heures! Exactes, moins le quart, et demie.
Vous toutes, enfin, comme les éphémères, mariez-vous à l’oubli et mourez dans l’instant!
Été 1981.
—
PAS DES MOTS
Et dire qu’ici,
Par un silence entrecoupé des bruits du corps,
À l’heure grave
Vibre la basse en l’air pesant
S’alourdit l’âme du vague état,
Tandis qu’en soi sourd la nuit
Qu’au pas des mots tout se contraint
Et s’achemine…
1984?
—
La sagesse qui t’honore…
La sagesse qui t’honore
N’est rien
En regard de ce qui m’avilit :
De tous les possibles que l’on se peut prêter
Je sais précisément ce qu’il me faut ôter
Si je veux les réduire à l’état du présent.
Figure-toi!
Hiver 1982.
—
SPLEEN
Le mot n’est plus de mise
Mais de la sensation persiste
L’étouffement, la torsion des heures
Sans ses racines, le sentiment qui meurt
Et l’horrible désormais banale
Succession des temps, mort subtiles.
Et pourtant rien de mieux
Qu’aujourd’hui pommelé
De nuées sous un ciel en damier
Peu de raisons en souffrance
Peu de joies différées
Rien ne vient menacer ce qui est installé.
Tu n’es qu’un vieil amant
Paresseux, endormi, dans la chambre volets clos
Et tu rêves avec moi, à la vie, à la mort.
Et quand je crois m’échapper
En changeant mes idées comme on change de lit
C’est dans tes draps que j’échoue.
Hiver 1981.
—
LES MOTS QUI PASSENT
Paroles d’avares économes de souffle
Précieuses sous la langue
Dures et froides avec la pierre
Dans le jardin des vies.
Paroles de sourds-muets
Est cristallisée la raison
De leur long silence, pétrifiés l’angoisse
Et l’amour dans un premier cri.
Paroles sans verbe
Où tout a été dit
Pour n’avoir jamais dit : ailleurs,
Naïves et vaines sous la pression des mots.
Paroles dénuées de ciel,
Lettre morte, par elles
Le vivant cèle le vivant
Et du quotidien grave l’infini.
1976?
—
LE PEU
Parfois ce midi quotidien dont tu parles, qu’à perdre et dissiper le désir s’efforce, se présente tôt le matin et commande la journée.
Les fenêtres ouvertes ont précipité le dehors endimanché, endeuillé les murs de voiles incertains et d’ombres humides, d’immobilité. Les parfums de la nuit se convulsent.
La raison bâille et se laisse vêtir en silence, accepte la tutelle du jour, déjà boutonne l’habit qui va la porter au triomphe de la multitude, s’apprête à paraître au balcon.
Au premier bain de foule, le monde chavire et le corps se conduit, tant bien que mal, entre les haies qui murmurent. Des cadences s’enchaînent, l’ordre règne en public.
À la dernière image s’estompent les contours, qui palpitent encore au soir de lueurs dissipées par la nuit, un reste de vent s’épuise, l’envie vient à manquer.
Alors le cœur s’essouffle et parvient à l’ennui, et le sommeil remet à demain le peu qu’il reste de nous.
1975?
—
VENT MUET
À Brigitte.
Au revers des années les coutures ont craqué
À l’abri des semaines s’écoule un vent muet
Quelque part est la nuit.
Un homme approche :
A-t-il les yeux moins clairs que ceux d’hier?
La bouche tant close qu’une parole est vide?
Où sont les veines qui irriguent,
Ne serait-ce que la main destinée aux usages?
Et l’âme, dans le geste?
La part de l’ombre parmi ces jours tranquilles
Exposés par le temps à l’usure des regards?
Quelle intrigue se noue si je défais l’énigme?
Telle est l’angoisse, et telle la blessure
Quand je replie mes doigts.
Hiver 1982.
—
LA LANGUE
Certains vont nous parler
Et diront plus d’amour
Qu’une caresse précise,
Leur langue
Aussi lente et humide
Aussi tiède, brumeuse
Au beau milieu du soir
Qu’une envie d’espérer
Quand un calme fortuit
Une fraîcheur soudaine
Condensent nos désirs
Et gonflent nos poitrines
D’un soupir impatient,
Avide de lumière.
Leur langue
Avant d’aimer nous dire
Avant d’ouvrir nos lèvres
Fait miroiter l’instant
S’immobilise au seuil
De nos consentements
Gardant la vie fragile
Au dehors du palais
La goûte et puis nous donne
Le vertige d’un mot
Soulagé de sa peur.
Voilà tout dit ou presque
Qu’il faut qu’elle le redise
Leur langue
Qui s’efface en parlant
Et nous jette le trouble
Comme un agacement.
Hiver 1982.
—
Il pleut des ombres…
Il pleut des ombres
En perles de silence
Je rêve
Balcon, véranda
Patio et le milieu
De la cour carrée
Chemin pavé
Il pleut de l’ombre
Sur l’unique solitude
Et personne.
29 mars 1985.
—
Marc Delcher, “Fragments” - Copyright 1995, Laurent Gloaguen, éditeur, Paris.
Tous droits réservés. Dépôt légal BNF juillet 95 - n° 17190
Publié par Laurent Gloaguen, le 29 novembre 2003 à 22 h 39.