29 novembre 2003
TOI
Peux-tu l’entendre?
J’ai à te dire
Je t’aime d’amour
C’est en moi
Le jour, la nuit
Je suis là sans doute
Avec toi.
Ne dis rien,
Ne choisis pas l’offense
Que l’on fait au silence
De ne rien dire de plus beau
Que la lumière d’un mot
Donné en partage
À l’amour aux yeux clos.
Tais toi!
Si tu préfères l’absence
Pour ce qu’elle ne pèse
Son poids de regret
Qu’aux âmes troublées
Par l’insincérité
Et la rumeur des sens.
Enfin parle,
Si telle est la nécessité
Toi
Dont je sais qui tu es
Et dis moi ce que tu veux.
5 août 1993.
—
L’AUBE
Bouche close
Chien et loup
Tes joues gagnées
Par la nuit.
Bleu de tes yeux
Demi-lunes
S’ouvre à l’obscur
Un regard.
J’attends ton rire
En cascade
Soleil et vent
Qui me lavent.
L’aube point sur tes lèvres.
Été 1972.
—
Les nasses du matin…
Les nasses du matin
Rejaillissent d’hier
Et retirent à la mer
Tous les fruits de la nuit,
Feux d’argent, ventres d’or
Verdeur hachée d’écume
Monstres gluants d’ombre
Étoilée de poussière
Sur le pont, à l’étale
Frémissent de lumière
Et se noient au grand air
L’écaille bientôt terne,
Mais restent entre mes mains
Quand j’ai trié l’utile
Ces quelques porcelaines
Aux creux inoccupés.
À ces vides nacrés
Je fais le don de l’âme
Et renvoie par le fond
Du geste des semeurs,
Un peu que je sais
Et beaucoup que j’ignore.
1972? puis 1982.
—
16 MAI
Ce jour de vent
Par une mer basse,
D’éblouissement
Au plein centre du ciel
Fougueux en cavale
À l’air qui vibre
Le sable foulé
Et l’eau qui frissonne
En moi, quelque chose
Attend la renverse.
J’entends battre
À tire-d’aile
Tant d’oiseaux étourdis,
Les voiles en voltige
De cerfs-volants
Qui sifflent,
J’écoute le corps vacant
Épouser la vague.
Tu marches quelque part
Où le monde est lisière
Et l’envie qui pétille
Sous les pas t’accompagne.
14 août 1993.
“C’était arrivé sur moi en même temps qu’un bleu regard mou et liant comme une herbe de fond d’eau, et le soudain mystère du jour pur d’ombres.”
Jean Giono, Le Serpent d’étoiles.
—
L’INTIME
En ton absence
Est l’intime
Où toute part est faite
Au plus clair de moi-même
Parce que j’ai nommé
Et j’entends et je vois.
En ton absence
Est la joie
Qui imprègne mes mains
Et va brûler en moi
Comme un feu
Quand il veille.
En ton absence
Est la vie
Vagabonde, innocente
Qui n’a vécu
Que pour cet instant
Présent.
15 août 1993.
—
MATIN
Courir ce matin
Des flaques de vert et de brun
Par les rochers en algue
Aussi vite que lumière
Quand dans les bleus
Un peu de rose se mêle
Entre mer et soleil
Qui fait le jour
Jusqu’au ciel
Pour les enfants heureux.
Port Vrill,
26 août 1993.
—
CIEL MARIN
Du ciel
J’ai toutes les nuances
Au cœur et l’horizon
De ce soir levé
Au vent de lune
Tiède au lointain,
Ce silence où tu sondes
Le bleu qui m’amarine
Sans qu’une vague ne brise,
Pour avoir tant parlé
De toi avec la mer
Dont tu viens
Et qui me dit bientôt
Nous sommes.
Port Vrill,
31 août et 7 septembre 1993.
“Je regarde par-dessus mes toits élégamment courbes des angles, je regarde l’été approfondissant le rectangle bleu qui m’appartient dans le Ciel, par droit de locataire, à Pei-King.”
Victor Segalen, René Leys.
—
LES BRAS
Doucement,
Le corps est sec
Et la peau vibre,
Tu me manques
Pour l’essentiel
De la nuit dans les bras
Du sommeil abandonné
D’un souffle sur la nuque
Des poitrines en cadence,
Tendrement,
Une chaleur de chair
Une douceur de main
Ton odeur inconnue
Au fond d’un lit
Que tu empruntes
Le creux où je m’inscris
Sans bouger d’un seul doigt
Et toi qui me cherches :
Là,
Tu m’as déjà trouvé.
19 septembre 1993.
—
EN LISANT VICTOR
Le jour s’est levé
J’étais debout
Comme il est d’usage
Pour ne pas manquer la terre.
Mer très clémente
Brise bleue
Navigation paisible
Des détroits
Je t’imagine
Infiniment près de moi
Reprendre la sieste
De mes tropiques d’autrefois :
Paquebot terne
Toilettes blanches
Et voiles dans les malles,
Marine en uniforme.
Dans un monde
Où tout serait prodigieux
La magie
N’est qu’un peu d’amusement.
22 septembre 1993.
—
LE PARTAGE
Tu me manques
Même si le mot te blesse
J’y ai ma raison
L’essence de moi-même
Ce qui m’est à l’esprit
Par la vie, le partage
Tu me manques.
16 octobre 1993.
—
LA PATIENCE DU ZINC
Des larmes au ciel qui bouge
Où tremblent des lumières
Sur des voies d’argent
Et d’encre mêlée d’eau
Entre les feuillages émus
Par un vent venu d’ouest
Porteur d’âme saline
En bourrasques brutales et humides
Car tout fond
Par les vitres à mille gouttes
Sur les toits gris de zinc
Les dix mille certitudes
Des cascades du désir
En gouttières défaites
S’écoulent sans répit,
Sans qu’il y ait de cesse
À l’ombre qui ruisselle :
J’aime
Malgré tout,
Je garde en moi serein
L’esprit fidèle
Jusqu’au corps
Empli de toi
Qui ne t’es pas nommé
Et ne veux rien
S’entendre dire.
Je chemine pour joindre,
Te sachant là
Pour autant
Que les chemins finissent
Comme ils aboutissent,
Et peu importe l’égarement
Qui fait que l’on parvient.
5 octobre 1993.
—
LA MUSIQUE DU SILENCE
Que faire?
Des ondes qui murmurent
Des oreillers qu’on presse
Du silence étonnant
Qui suit chaque pensée
De l’espoir qui respire
À peine régulière.
Que dire?
Du sommeil qui divague
Du lit qu’on parcourt
Des idées tièdes ou humides
Qui chavirent le corps tendu
Du supplice qui nous tient
À sa main tendre et souple.
Tu connais la chanson
Que je chante avec toi
Pour qu’elle soit sans refrain
Quand elle est à deux voix :
Aime-toi
Aime-moi
Aime-enfin.
29 octobre 1993.
—
8 MAI
Il traîne sur Paris
Un bel orage paresseux
Une nébuleuse pâle
Un vertige de pluie,
Tout au bord de l’espace
Le bruit que font des pas
En se précipitant,
Par les fenêtres entrebâillées
Fermées doucement
Des voix saisies par le ciel,
Le claquement des flaques
Mouillées de gouttes
Et ce grand bruit lointain
D’un tonnerre qui roule,
Dont je suis l’écho sensible
Par la peau, le battement,
En subtile connivence
Mieux calme que serein
Attentif et perplexe
Je voyage.
3 novembre 1993.
“Mais l’étendue ne se trouve pas. Elle se fonde.”
Saint-Exupéry, Pilote de guerre.
—
Le temps sans doute…
Le temps sans doute
Et beaucoup de sagesse
Et que faire des fantômes
De la vertu des femmes de marin
Du risque de dire oui
Lorsque l’on n’y tient plus
Ai-je choisi le silence,
Faut-il s’y tenir?
Puis garder en soi
Échanger des regards
Avec le paysage
Vivre occupé
Mais être ailleurs
À portée de l’oubli
En toute impuissance.
Et être avec,
Néanmoins.
4 novembre 1993.
—
LE GRAIN
Les mots font des caresses
Tout est doux
Dans ma tête
Que je touche
Que j’effleure
Je cherche le côté
La courbe et le grain,
Le sommeil en mon espace
Où tu demeures
Tout à fait.
17 novembre 1993.
—
ANTIDOTE
Le moment serait terrible
Heurté de rage de ne pouvoir
Dans l’impossible échange
Partager les regards, les mains
L’instinct de la présence
L’affection rayonnante
La tiédeur des moments rares.
La haine serait poison
Défigurant l’aimé
Vouant aux gémonies
Et tout le mal
Qu’il se peut faire.
Je, tu.
Je ne peux pas,
Je ne peux pas.
Tu es.
30 novembre 1993.
“Antidote : n. m. 1. Substance qui s’oppose aux effets d’un poison. 2. Ce qui atténue une souffrance morale.”
Dictionnaire Hachette.
—
LA GÎTE
À la voix que tu donnes
Détendue, un peu lasse
Toute en creux qui m’apaisent
Et m’installent à ton bord,
J’entame le voyage,
Car les voiles ont claqué
De ce vent régulier
Frisant l’eau qui se fend
D’une étrave inclinée,
Un filet d’écume fine,
Et mon cœur à la gîte
Répond à l’oiseau
Que la terre précieuse
Est un désir par l’horizon,
Un murmure à la face du ciel.
3 décembre 1993.
“Une minute après l’autre, l’océan se brisait avec une puissance égale contre l’île invisible ; …”
Robert Louis Stevenson, Le reflux.
—
IMMOBILE
À qui part demain
J’offre la traversée
Les yeux fermés
Un espace vierge de parcours
Qui va d’ici jusqu’au-delà
Pour la fonder une étendue,
Un océan libre de routes
Et de cargos absurdes
En cabotage paresseux,
Sous l’ample silence
Des vents singuliers
Comme au plus profond
D’un bleu liquide.
22 décembre 1993.
“Dans les cœurs fervents refermés sur eux-mêmes, de brèves expériences dévorent notre humain tissu comme un feu qui couve en secret dans la cale d’un navire consume le coton dans sa balle.”
Herman Melville, Billy Budd, marin.
—
IMPRESSION DE VOYAGE
À la longue d’une journée
Délicieuse et charmante
Par les largeurs qui sinuent
En ornières majestueuses
Sur soi-même
Pluie fraîche
Un repli s’intercale
Je vois fort bien
Je pense à merveille
Je fais la route au pas
Inexprimable et doux
Porteur d’un peu de monotonie.
22 janvier 1994.
“Et je rendis grâces à Dieu d’être libre d’errer, libre d’espérer, libre d’aimer!”
Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes.
—
Marc Delcher, “Fragments” - Copyright 1995, Laurent Gloaguen, éditeur, Paris.
Tous droits réservés. Dépôt légal BNF juillet 95 - n° 17190
Publié par Laurent Gloaguen, le 29 novembre 2003 à 21 h 51.