29 novembre 2003

Temps morts

RUPTURE

Découvrir son absence
Et dans l’ombre être pâle
À l’idée du néant
Que laisse le départ.

Déposer sa plainte
Avant qu’il soit trop tard
Au fond du lit qui grince
En perdre la raison.

Avoir envie d’une cigarette
King size, bout filtre
Paquet doré,
L’allumer sans la consommer.

Appeler le silence
Qui peu à peu s’installe
Dans l’espace béant
Des portes du placard.

Sous un nom qu’on emprunte
S’en remettre à l’espoir
Le plus vain, le plus mince
D’un trait de liaison.

Écraser cette cigarette
King Size, bout filtre
Paquet doré,
Consumée dans le cendrier.

1984, je pense.

IDÉES GRISES

Courir après tes heures
Ce temps-là m’est passé.
De douleur plus immédiate
Je n’ai pas connu l’inspiration
Depuis,
Je prends ma peine en patience.
Non pas.
Je cherche les recours.
Non plus :
Je vis, voilà tout
Mes journées seul à.
Seul en.
Seul.
Je ne sens pas son corps
Ni le sien qui me joint
Ni le vôtre
Pas plus le mien :
Encore puis-je prétendre…
Mais à bien regarder
J’embrasse des contours
Et je me sais présent.
Et j’ai mal d’être là
Pour avoir possédé,
Ce que je n’ai pas donné.
C’est ainsi
Triste à l’envi
Où j’en suis ce poème
Parle amer et chagrin,
S’applique à perdre pied
Et ne perd que le nord.
Dites-vous qu’à ma place
La rengaine est tenace
Qui remet sur mes traces
Une foule d’idées grises
Et des leçons apprises
Que ces messieurs me disent :
On n’aime rien, disent-ils.
En effet.
Je n’ai rien aimé
Et je ne veux plus rien
Du plaisir entre deux
Le complice et le tendre
Comprendre de toi
Le pourquoi, le comment
Ou s’il faut se réjouir
D’un mot plus haut que l’autre
Au hasard, sous tes doigts
D’une promenade en caresse…
Du moins,
Il faudrait le vouloir.

Hiver 1982.

On se sera compris…

On se sera compris :
Tu me liras et moi
La tête ailleurs ou presque
Les îles que j’habite
Un peu d’écume en prime
De désir plein les bras,
Et toi.
Mais s’est perdue la route…

Hiver 1982.

LA BRÛLURE

Qui aime l’autre
N’aime pas en moi
L’infirme
Et lui semblent indécents
Tous ces mots qui me manquent.
Il m’invite à l’envie
Et me prescrit le temps
Se garde des possibles,
Un cas de mésentente.

À moi toute la brûlure,
L’ivresse du passé,
Ne plus savoir que vivre
Est un vide qui s’ignore.

J’ai dû voler un rêve
Et troubler un sommeil,
J’ai dû choisir ta mort.
Voici que tu retombes
Pesant comme la ruine :
Je suis bien le désert
Et bien le feu qui couve.

Hiver 1982.

ATTENDRE SIMPLEMENT

Comme je ne sais rien voir :
Toujours un regard dans l’œil,
J’avais mis aujourd’hui
Le tendre d’un bleu d’enfant
Rien de ce qui émeut :
Sa main d’un geste à part,
Sur moi, sa tête reposée,
De tout cela n’est arrivé.
Peu de passion dans les yeux pâles :
Ai-je même de quoi intéresser?
Ou c’est ce qui m’échappe
Et dont je n’ai que faire?
Attendre simplement :
Comprendre enfin que l’ignorance
N’est pas défaut du corps qui pèse
De toi si peu l’absence.

Hiver 1982.

AVEC SES MOTS

Ce ridicule d’aimer!
De ses yeux il a bien vu
Un par un les degrés
La brisure, mon silence.
Le corps n’a pas suffi :
Il lui fallait l’histoire
Il me fallait l’étreindre.

Hiver 1982.

IL Y A…

Ce frisson de moi
Quand tes yeux imprécis
M’ont suivi sans me voir
Reconnus entre tous
Ma pudeur et mes signes.

Ce moment sanglot
Où j’aime être de toi
Ne plus être à quiconque
Aimer ce geste-là
De mes lèvres à ton front.

Ces larmes égarées
Dont la source est tarie
Tant le désert est mien
Et mon cœur minéral
Et ma raison barbare.

Cette main sauvage
Qui se ferme qui s’ouvre
Mais bat sans ta mesure
Car j’ai perdu l’usage
Et j’empoigne et je souffre.

Ces instants muets
Et plus rien ne préfère
Que j’ai trop adoré :
Loin des mots abouchés
Tout silence est mortel.

Hiver 1982.

À L’USURE

À l’usure
Jusqu’à la corde. M’entends-tu?
Échapper. La belle affaire!
Je traquerai
Jusqu’aux mots les plus durs
Au ventre, au cœur
Qui font mal
Et rendent le désir
Amer avant l’impasse
La mise à nu? un jeu d’enfant!
Pour toi seront
L’écartèlement des heures
La torture des attentes
L’insupportable espoir
Et tué vivant plutôt que haï
Tu chercheras ma main
Pour qu’elle recommence
Nous verrons bien alors
S’il reste quelque chose
Mais moi, l’écorché vif
Je t’aurai
À l’usure
Jusqu’à la corde. M’entends-tu?
Échapper. La belle affaire!
Je traquerai.

Hiver 1982.

POUR DIRE

Si je traîne le soir
Par les rues vides d’espoir
Sous le ciel étranger

Au rebord des trottoirs
Je me prends à chanter
Un petit air mouillé :

De nous je rêve
Les autres vies
Plus loin d’ici

Pour toi je vis
Ce rêve-là
Bien en deçà

Tous les enfants soupirent :
Pour dire
Qu’on serait ailleurs

Un astre sang sur notre route
Une auto folle nimbée de joie
La lune est mauve dans le ciel tendre
La mer argent brasse les sables

Puis à la nuit d’un bleu marine
Où vient perler l’eau des étoiles
Offrir nos yeux, former des vœux
Pleurer dans l’âme et se réjouir.

1972? puis années 80


Marc Delcher, “Fragments” - Copyright 1995, Laurent Gloaguen, éditeur, Paris.
Tous droits réservés. Dépôt légal BNF juillet 95 - n° 17190

Publié par Laurent Gloaguen, le 29 novembre 2003 à 22 h 12.

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