“Miscellanées”

actus et opinions

Falloujah

Depuis février 2003, La Presse ne publie plus les textes de ses chroniqueurs sur son site. Je ne m’émeus pas outre mesure de ne plus lire la Petrowski, mais ne plus lire Pierre Foglia, vraiment, ça me manque, ça me peine. Pierre Foglia, c’est une des plumes les plus originales, les plus indépendantes d’esprit, souvent irrévérencieuse, toujours sincère, qu’il puisse se trouver dans la presse québécoise (n’évoquez même pas en ma présence le consternant Martineau), et c’est une plume au service d’idées souvent justes, et toujours généreuses. Son style incisif et parfois acerbe, son humour franc et décapant, en ont fait, après plus de 25 ans au service de La Presse, une véritable institution et la seule raison valable d’acheter le quotidien chaque samedi. Un homme qui écrivait en janvier de l’année dernière : “Il faut être antiaméricain comme il fallait être antiallemand en 1933 pour ce que Hitler s’apprêtait à faire”, ce qui était plutôt osé, ou qui n’hésite pas à traiter une de ses lectrices de conne, parce que c’est bien mérité. L’un des plus beaux compliments qu’ait pu me faire un jour mon lapin fut “ne fait pas ton Foglia”. C’est dire mon admiration.

Au début de cette année, Pierre Foglia a pris la route de Bagdad, pour y humer l’air, user ses chaussures, loger chez l’habitant, aller à la rencontre des gens, recueillir toujours le même témoignage du mépris des troupes d’occupation étasuniennes, des avanies de la guerre et des petits arrangements qui font que la vie trouve toujours son chemin. Avec humilité, sincérité, et surtout, sans parti-pris.

Aussi, je remercie Emmanuel d’avoir eu l’attention de m’envoyer le texte de Foglia de samedi dernier. Un Foglia qui nous explique qu’au-delà des images violentes, insoutenables, de la semaine passée, il y a une ville, des gens, des gens ordinaires, un contexte plus large.

Quand on parle de Falloujah dans les bulletins de nouvelles américains, on ajoute “bastion sunnite pro-Saddam”. C’est con. À Falloujah, comme ailleurs en Irak, Saddam était plus craint que respecté. Les Américains étaient espérés à Falloujah comme partout en Irak. Comme me l’a dit le propriétaire du restaurant où j’ai diné, dans la grande rue qui traverse Falloujah de bout en bout : “Nous étions très contents de voir arriver les Américains, toute la ville s’est réjouie quand la 82e division aéroportée a débarqué chez nous. Sauf qu’on ne s’attendait pas à ce que ces idiots se mettent en short et torse nu dans une des villes les plus conservatrices d’Irak. On ne s’attendait pas non plus à ce qu’ils s’installent dans l’école des filles. Quand on est allé leur dire que ce n’était pas une bonne idée, on s’attendait encore moins, à ce qu’ils nous tirent dessus. Treize morts, dont un enfant de 12 ans. On ne s’attendait pas à ce qu’ils défoncent les portes de nos maisons — qui ne sont jamais fermées à clef — à coups de crosse de fusil. On ne s’attendait pas à ce qu’ils renversent les étalages des marchands du souk pour chercher des armes sous les oranges. Et tout le monde à Falloujah vous racontera l’histoire du monsieur qui avait garé son auto dans la rue : un blindé a accroché la voiture en passant, le monsieur a couru pour engueuler le chauffeur du blindé, qui a reculé et… écrapouti complètement la voiture.”

J’étais à Falloujah il y a deux mois et demi. Une petite ville bien sympathique. Cela a l’air d’une provocation après ces images de corps calcinés ; il serait plus ad hoc de vous rapporter que j’y été mal reçu, qu’on m’a fait des menaces. C’est le contraire. J’ai du nez pour le danger. Je sens quand la rue est hostile. Falloujah, pas le moins du monde. Je me suis promené, j’ai parlé aux gens, je suis entré dans plus de 20 commerces, pour finir dans une pharmacie où j’ai plus appris sur l’Irak en une heure qu’à travers toutes mes lectures.

Alors, non, Falloujah, pas plus que Tikrit, n’est pas une ville sanguinaire. 300 000 habitants où comme partout on trouvera des bons, des méchants, des idiots, des salauds, et surtout des braves gens bien ordinaires qui demandent souvent bien peu à la vie, si ce n’est une famille heureuse et un foyer qui ne manque de rien. Des gens comme vous et moi.

Souvenez-vous d’images plus anciennes, de la liesse des bonnes gens de Paris au spectacle de ces femmes tondues sous les crachats, de ces collabos tués sans procès par une foule résistante de la dernière heure, du rire des milanais molestant les cadavres de Benito Mussolini et Claretta Petacci, de Marie-Antoinette marchant vers l’échafaud sous les lazzis du public, des corps américains dans les rues de Mogadiscio en 1993. Je me souviendrai aussi longtemps de ces images du Brésil, diffusées sous la responsabilité d’un certain Patrick Poivre d’Arvor, montrant un village, tout entier réuni pour brûler vifs deux malheureux marauds sous l’objectif complaisant des caméras de TF1. Nos têtes sont peuplées de ces spectacles inhumains ou morbides, confrontant exultation de foules en face de l’ignoble et du sordide.

Alors, non, tous les parisiens n’étaient pas là à huer les tondues, leur cracher dessus ou les exhiber nues, certains Français ont dressé leur corps pour défendre leur anciens bourreaux d’exécutions expéditives, tous les milanais ne sont pas allés Piazzale Loreto, le peuple de Paris n’était pas entièrement rassemblé place de la Concorde, tous les Somaliens ne sont pas des sauvages assoiffés de sang. De même, à Falloujah, ville de 300 00 habitants, il y avait tout au plus une centaine, voire une cinquantaine d’hommes et d’enfants à se réjouir du spectacle de quatre cadavres à moitié calcinés.

Et il y a toujours un même ressort à tous ces spectacles, ces manifestations exutoires et collectives, c’est l’esprit de la vengeance. Ce n’est pas le meilleur visage de notre humanité.

N’oublions pas que l’homme est un loup pour l’homme, et qu’il y aura toujours certains pour se réjouir de la mort et traiter les dépouilles en trophées. C’est comme ça, c’est humain. C’est vieux comme l’Histoire. Et les arabes n’en ont pas le monopole.

Falloujah est une ville comme tant d’autres, si ce n’est qu’elle est plongée dans la guerre et le chaos. Et il y a un responsable à tout ça.

1. Le 7 avril 2004,
Matoo

Je me rends compte avec bonheur que la lecture de ce genre de posts (ou ceux de http://amnesix.net/b2/ ou http://www.netlexfrance.com/weblogs/) me permet de pas mal relativiser ce que je peux lire dans la presse ou voir à la télé. Cela doit être un des apports les plus intéressants des blogs pour moi, cette captation instantanée de la vision d’autrui pour un peu plus de perspectives à “multiples focales”.

2. Le 8 avril 2004,
Yenayer

Dire que Falloujah est un bastion sunnite pro-Saddam, c’est comme dire que tous les chiiltes ne veulent comme leaders que des ayatollahs islamistes. La méconnaissance du monde arabe et musulman par les “faiseurs d’opinion occidentaux” m’effraie. Combien de personnes ont-elles accès à ce genre de texte ? Une minorité malheureusement. :-(

3. Le 16 novembre 2004,
khadija

heureusement qu’il ya encore quelques rescapés du lavage decerveau des media occidentaux!! je suis ecoeurée quand je regerde euronews ou i tele ou n’importequelle autre chaine occidentale traitant du sujet de l’irak et surtout de fallouja , en maximum 60 secondes!!! on comprend pourkkoi aljazeera à été interdite en irak par le nouveau “gouvernement”!! mais c’est la democratie à la “bush”!!!! mais qui ce qui poussent le journalistes occidentaux à deformer les verités????????????????????????????

4. Le 25 novembre 2006,
LOGARO

Dans son roman en ligne intitulé ILKYA (voir Google), l’auteur américain Raid Denger parle dans le chapitre 4 à venir de l’épuration de 44 dans la Drôme: tonde des femmes, exécution des collabos. A vous de juger si vous le remmander à vos amis E lecteurs Logaro Editeur

Blah ?