“Miscellanées”

lectures

Tanizaki Junichiro, Éloge de l’ombre

couverture d’éloge de l’ombre

J’ai relu aujourd’hui l’Éloge l’ombre de Tanizaki Junichiro. Quelle déception au goût de cendres… J’avais lu ce livre lorsque j’avais vingt ans, sans doute étais-je alors dans ma période de nippofascination. J’en gardais le souvenir d’un essai d’esthète sur le choc des civilisations, illustrant l’incapacité d’un regard occidental à capter dans toute sa dimension la chute d’une fleur de cerisier, d’un livre précieux à s’échanger entre initiés. Or, je me retrouvais avec un squelette ethnographique desséché entre les mains, toute magie s’étant évanouie de la surface du papier.

En fait, il faut croire que la personne que j’étais lorsque j’avais vingt ans m’est devenue un total inconnu. Quelle est cette étrange discontinuité qui fait qu’il m’est impossible de me reconnaître dans les traces de cette époque révolue, dans les livres que j’ai aimés, et pire encore, dans mes propres textes que je redécouvre comme écrits d’une main étrangère ?

Ces réflexions me plongent dans une façon de doux désarroi et je m’en vais jusqu’à m’interroger sur la notion de devoir a posteriori. Suis-je en droit de supporter la responsabilité des actes passés d’une personne qui n’est définitivement plus moi ? Qu’est-ce qui me lie avec ce Laurent de 1986 à part une continuité historique et anatomique ? Et même, comment puis-je aujourd’hui me valoir de quelconque titre de propriété sur cette image du passé ?

J’ai le sentiment d’être difficile à suivre dans ces méandres. Chaque jour la plupart de nos cellules se renouvellent, notre cerveau s’imprègne de nouveaux stimuli, souvenirs et expériences. Nous sommes en perpétuelle reconfiguration. Sur une période un peu longue, comment se prévaloir d’être toujours la même personne ? Quelle est la part de rémanence de notre psyché ?

Mais je m’éloigne du Japon. Revenons à Junichiro. Ce livre, cette forme d’essai, est un plaidoyer pour la valeur esthétique de l’ombre dans la civilisation japonaise, obscurité effacée par l’ère Meiji (1868-1912) et la révolution industrielle sous influence occidentale. Le plus notable événement étant l’irruption de la fée électricité dans les foyers sombres de l’archipel. Et l’auteur d’exprimer sa nostalgie du canon de la beauté nippone pré-Meiji : la femme maigre et livide, terrée au fond de sa demeure, le visage blafard aux lèvres bleuies et au dents noircies, qui soulignent par contraste le diaphane d’un épiderme que l’on se refuse à voir jaune. Junichiro se désole de la disparition d’un Japon qu’il n’a lui-même à peine connu, d’une esthétique appartenant au passé. Il rame à contre-courant dans un pays déjà dévoué au dieu néon et nous fait figure d’un réactionnaire nostalgique. En dehors de l’intérêt historique de ce témoignage peu apprêté, où l’auteur va jusqu’à s’étendre sur la grandeur et le raffinement des cabinets d’aisance, expression du génie nippon, ce livre ne suscite rien d’autre que l’ennui pour toute personne non saisie de nipponolâtrie. Et le Japon n’a pas le monopole du clair obscur. Junichiro eut-il eu une culture occidentale plus approfondie qu’il eut écrit un tout autre livre. En tout cas, n’espérez en rien approcher l’âme esthétique du Japon en lisant cet éloge. J’ai du mal à comprendre la réputation majeure de ce livre, tout à fait mineur et anecdotique, parmi les orientalistes occidentaux. Et ce n’est pas faire justice à l’auteur lui-même, en occultant ainsi son oeuvre romanesque. Encore une illustration du perpétuel malentendu entre nos civilisations.

Rappelons aussi que ce livre fut écrit au début des années trente, et ce passage est assez remarquable pour illustrer le climat de l’époque :

Autre anecdote que me contait M. Yamamoto, le directeur de la revue Kaïzo : M. Yamamoto avait accompagné naguère le professeur Einstein lors de son voyage à Kyôto ; le train traversait les environs d’Ishiyama, quand le professeur qui par la fenêtre regardait le paysage, lui dit “Tiens ! on n’est guère économe par ici!” ; prié de s’expliquer, il lui désigna du doigt un poteau électrique qui portait une lampe allumée en plein jour. “Einstein est juif, voilà pourquoi sans doute il s’arrête à ces détails !”, ajoutait M. Yamamoto en guise de commentaire ; il n’en semble pas moins vrai que par comparaison, sinon avec l’Amérique, mais avec l’Europe en tout cas, le Japon use de l’éclairage électrique sans compter.

Tanizaki Junichiro, Éloge de l’ombre. Traduit du japonais par René Sieffert. Collection Unesco d’oeuvres représentatives. Publications Orientalistes de France.

1. Le 29 février 2004,
karl

J’ai trouvé le livre fascinant, je l’ai lu pendant mon séjour au Japon. Peut-être n’éprouverais-je pas la même sensation. On change tout simplement, je serais même plus précis sur ton impression de lecture, lire le même livre à une semaine d’intervalles et tu n’y trouverais pas la même résonnance, car une lecture est vraiment attachée à notre émotion profonde, à nos interactions avec ce que l’on vit autour de nous.

J’éprouve la même sensation avec certains poèmes.

Pour le livre que tu as lu, existe-t-il une seule traduction ?

Eloge de l’ombre sur La Grange

2. Le 6 juillet 2004,
Marilou

je cherche désespèrement à acheter une traduction (en français) de éloge de l’ombre. merci de me dire si il en existe encore une disponible et où la trouver

3. Le 6 juillet 2004,
Laurent

Publications Orientalistes de France (POF) - ISBN 2716903069 - 15,00 €

4. Le 18 avril 2005,
Marie-Aude Koiransky

Etrangement, je viens de faire le même constat en relisant un autre livre de ma jeunesse, que je trouve aujourd’hui totalement vidé des charmes qu’il avait eu autrefois.

Je relis aussi l’éloge de l’ombre. A l’époque, je n’avais pas été aussi enthousiasmée par l’éloge de l’ombre, et je reste fascinée par ce que j’avais aimé à l’époque, la description des laques, du bol de miso… celle du yokan ne m’a jamais fait aimé des gateaux insipides !

Mais j’ai été plus sensible au racisme qui court dans ce livre, et dont l’extrait cité est le pire exemple. Est-ce que cela aussi est très “japonais” ?

5. Le 28 août 2005,
georges.syphe

Le Japonais aime l’ombre comme le Juif aime les détails. Où est le racisme? Ce texte décrit la réaction probable d’un Japonais avec ses idées toutes faites. C’est ce qui rend ce passage intéressant. Il faut, pour apprécier [i]l’Eloge de l’ombre[/i], se replacer dans le contexte (1933) d’un Japon occidentaliste, arrogant et conquérant, prompt à jeter “dans l’ombre” sa culture ancestrale. L’oeuvre n’est pas un essai anthropologique (pour celà, lire Yanagita Kunio [i]les Traditions du Japon[/i] (1940)), c’est une réflexion nostalgique d’un écrivain angoissé par le vertige de l’accélération du temps, et qui ne reconnaît plus l’Occidentaliste qu’il fut naguère, tout comme toi, Laurent, tu ne reconnais plus le lecteur de tes vingt ans. Lu dans cette perspective, l’oeuvre est extraordinaire. L’un de mes passages préférés? Précisément la description des toilettes : voir de la poésie dans ce lieu honteux et caché, c’est tout le génie du livre. De là à croire vraiment que Tanizaki prônait un retour au Japon féodal et arriéré, c’est aller vite en besogne. Ce livre seulement l’expression d’un homme de près de cinquante ans qui s’autorise un dernier regard en arrière avant de monter dans le train de la modernité.

6. Le 6 août 2006,
porte-plume

Il me semble en outre que Tanizaki ne manque pas d’un certain humour dans cet ouvrage. Pour ma part je viens de le relire et je m’y plais toujours autant.

7. Le 6 septembre 2006,
jp

Je suis en train de relire “Eloge de l’ombre”, moi aussi.

J’éprouve le même plaisir à relire ce livre. L’idée de faire du quotidien, si non une oeuvre, “quelque chose” d’esthetique, d’une certaine qualité, me plaît beaucoup.

Cette pensée du quotidien me semble intéressante, d’autant plus à une époque ou nous sommes censés absorber tout ce qu’on nous propose —et les jeunes japonais d’aujourd’hui sont assez forts à ce jeu—, puisque “c’est moderne” ou que çà la serait et qu’il semble acquis que cette modernité est universellement bonne… Mais alors qu’est que la modernite?

The Denki Project Une exploration photographique du “Tokyo électrique” ….. http://denki.jpdn.net

8. Le 2 janvier 2007,
@line

Je me reconnais dans vos propos… Je devais aussi être en plein niponolâtrie il y a un peu plus de vingt ans. Aujourd’hui, le côté réactionaire me saute aux yeux. Je ne sais pas pourquoi j’ai tant aimé ce livre…

9. Le 12 décembre 2007,
amandinegij

Bonjour, Je suis moi même en pleine lecture de ce livre.

Il est sûr qu’une lecture est totalement liée au contexte dans lequel se trouve le lecteur. Quand ce contexte change le sens même des mots changent.

Ce livre a pour moi de l’intérêt dans la description d’ambiances. Elles y sont très différentes dans ce japon ancien de celles qui sont proposées aujourd’hui tout autour de nous. Il a aussi de l’intérêt par sa recherche d’une autre manière “d’habiter” les espaces. En s’attachant à d’autres principes : le brillant du métal, la transparence du verre qui sont chez nous souvent mis en oeuvre par réflexe. Que tous les matériaux soit exempt de traces et de profondeurs. Que tous les espaces ce doivent d’être lumineux. Alors même que l’ombre apporte le mystère et le charme. Une réflexion sur nos manières de créer les espaces qui nous entourent.

10. Le 23 décembre 2007,
grain de sel

Les lumières indirectes et diffuses sont-elles specifiquement japonaises comme a l’air de le dire Tanizaki ? n’avons-nous pas eu nos peintres de la demi-pénombre et du clair obscur ? ce serait mal connaître et l’histoire de la peinture et celle de nos intérieurs.

Parallelement, ces statues ou ces objets qui prennent toute leur valeur dans l’ombre étaient-elles mieux mises en valeur dans l’ancien musée Guimet que dans le musée récent ? non, évidemment.

On s’étonne aussi de certains passages où on parle du teint des Japonais, moins blanc que le teint occidental, présumé mettre le premier en difficulté. C’est oublier que le “teint de couvent” si prisé au XVIIIe siecle n’est plus de mode ni de pratique.

Enfin les Japonaises n’étaient-elles pas “désincarnées”(sic) parce que contraintes socialement à la soumission ? les atttraits masqués niaient - ou voulaient nier, leur capacité de séduction, de même qu’une volonté de respectabilité face à l’occident contraint encore certains cineastes à n’exprimer les émotions ou le plaisir que par le seul visage ou en recourant à des métaphores voulues par la censure.

Des affirmations péremptoires et dépourvues de réflexion historique gênent donc à la lecture de cet essai dont on se dit qu’il manifeste une humeur de ronchon que l’auteur écarte sans trop convaincre à la fin de l’ouvrage.

11. Le 23 décembre 2007,
grain de sel

je rajoute un passage qui me sidère :

“Si l’on admet avec eux que la blancheur de peau est la suprême condition de l’idéale beauté feminine, il faut reconnaître qu’ils ne pouvaient agir autrement et qu’il était parfaitement licite qu’ils le fissent.

Contrairement aux cheveux des hommes blancs, qui sont clairs, les nôtres sont noirs : la nature nous enseigne là les lois de l’ombre, lois que nos ancêtres inconsciemment observaient pour faire par un jeu de contrastes, paraître blanc un visage jaune.”

http://grain-de-sel.cultureforum.net/la-langoureuse-asie-et-la-brulante-afrique-f22/junichiro-tanizaki-t3080.htm

12. Le 2 janvier 2008,
Mathieu JULIEN

C’est étrange ! Je pensais me racheter ce livre car je l’avais aussi lu il y a une quinzaine d’années et j’y repense pas mal et souvent dans mon travail !

C’était une sorte de révélation. On est toujours un peu sensible à cette remise en question nostalgique de notre progrès. C’est quand même vrai qu’il y a une certaine poésie à conserver voir les choses dans la poussière. Ca fait un peu penser à cette écologie systématique qui voudrait une régression.

Je ne serais pas aussi catégorique que vous pourtant. Je crois qu’il faut laisser à la poésie toute sa force face au contexte socio-culturel du texte. Je ne pense pas qu’il faille en vouloir à l’auteur pour son racisme naïf : c’était un autre temps.

J’espère retrouver cette émotion quand je le lirai. Je vais aussi penser aux personnes qui pensaient que tout était mieux avant : certains vieux architectes pensent encore qu’on faisait une meilleure architecture sur du papier que sur ordi… dans un sens les plans étaient plus beaux!

Je vais quand même le relire et je crois que je serais de l’avis d’amandinegij (post ci-dessus)

13. Le 16 mars 2008,
Sergio

Tanizaki et son éloge de l’ombre ne sont pas à prendre comme un essai raciste : il arrivait à la fin de sa vie et bien qu’il ait toujours aimé l’occident, cherchait à retrouver ses racines.

Résumer l’oeuvre de Tanizaki à cet essai est lui faire injure : il est un véritable génie en terme de style, de contenu, et ce dès son premier Roman : Un amour insensé, qui révèle toutes ses aptitudes.

Que dire de la finesse de l’éloge à sa mère dans Le Pont Flottant des Songes ? Son oeuvre exceptionnelle figure en édition complète chez la Pleiade et le mérite. Ses romans sont des bijoux de raffinement.

14. Le 27 avril 2008,
victoria

Je suis d´accord avec Sergio. Bien que certains passages du livre choquent pour leur apparence raciste et quelques fois ne semblent avoir ni pieds ni tête, il n´en est pas moins que la subtilité avec laquelle il arrive à décrire ce sentiment étrange qu´est la présence de l´ombre est vraiment intéressant. Je n´avais jamais lu quelque chose de ce genre, et c´est pour cela que cet essai ne m´est pas apparu comme une dépouille.

15. Le 16 mai 2008,
dominique

Parler de Tanizaki et n’en citer que le passage relevant qu’Einstein était juif procède d’une lecture très restrictive. Relisez L’Argent (de Zola) et vous y verrez bien d’autres phrases fort peu philosémites, liées à l’époque où elles ont été écrites. Or c’est néanmoins Zola qui a dans le même temps le mieux défendu le capitaine Dreyfus! Même si le Japon n’a pas le monopole du clair-obscur, l’Eloge de l’ombre reste une réflexion subtile sur l’esthétique japonaise. On comprend grâce à Tanizaki pourquoi l’Asie prise tant le jade, au point de le préférer au diamant. Bien d’autres notations sont de la même finesse. Par exemple la comparaison entre les cloisons de papier translucide et le verre transparent des vitres occidentales. Ou les observations sur le papier d’Asie, apte à recevoir le pinceau, à la différence de notre papier à lettres formaté pour le stylo à pointe métallique. Ou encore les reflexions sur le matériau unique que sont les laques. Faire de tanizaki un vieux grogon qui se réfugie dans le passé est une analyse très courte. Nos architectes d’aujourd’hui, qui privilégient les matériaux absorbants, ne sont pas très éloignés des conclusions de Tanizaki. Pour toute personne qui a un tant soit peu connu le Japon traditionnel et son (immense) sens du raffinement quotidien, le livre de Tanizaki reste d’une très grande pertinence. Et le relire est un plaisir.

16. Le 27 mars 2009,
Dominique Savignard

Yuki! C’est ce que je pense en voyant cette page blanche informatique qui ne l’est déjà plus. Délicatesse! C’est ce qui nous fascine chez Tanizaki, et dans les entre-lignes du non-écrit. Constance! C’est ce qu’on ne peut saisir en sillonnant les chemins du Japon, et qui est là, même à une heure folle au milieu de Shibuya. Inconstance! C’est nous…Pardon Yuki…….

17. Le 2 juillet 2010,
Pascal

Je relis avec plaisir ce livre. je ne partage pas votre opinion.

18. Le 13 juillet 2010,
Timothée

J’ai presque tout lu de Tanizaki mais pas encore Eloge de l’ombre. je vais m’empresser de le lire. Peut-être que cela aura vieilli, sera trop connoté. Mais dans tous cas, voir une oeuvre sans la contextualiser, et voir aussi une oeuvre à travers le prisme unique de l’anti-racisme contemporain, de la bien-pensance a tous les etages, c’est faire peu de cas de l’histoire de l’humanité. Le racisme est inhérent à la nature humaine, comme la violence, de même la nostalgie d’un temps révolu ou idealisé - et parfois cela peut être beau… Modiano, par exemple, ne cultive que ça dans son oeuvre: la nostalgie, les mystère du passé, le temps révolu et les vies enfouies… notre monde actuel sera bientôt tout aussi ridicule que celui idéalisé par Tanizaki, peut-être même plus à mon avis vu le crétinisme ambiant érigé en dogme du Con-temporain (cf. pour ceux qui n’ont pas peur de la “réacosfère”, allez jeter un oeil au site et aux oeuvres de Philippe Muray).

19. Le 29 avril 2011,
Morgane

Bonjour pourriez vous me dire où se procurer ce livre? ilest épuisé… Merci…

Blah ?